4-26 mars
2006
Gallerie Ed.
Roch, Ballens, Suisse
Isabelle Humbert-Radtke
Toute oeuvre est le
produit d’un labeur. C’est son premier temps, l’instant qui
échappe au
spectateur. On en voit les traces, les séquelles plus ou moins
dissimulées par
l’artiste jaloux de cette intimité. Les peaux de peinture
portent l’empreinte de
leur production à même leur forme. La transparence exige
l’honnêteté. Pas de
repentir possible, tout est mis à nu par la lumière. On
est dérouté par cette
peinture qui se joue tant des habitudes, qui refuse d’être un
tableau. Retracer
sa naissance, sa vie d’atelier peut nous aider à mieux la
comprendre, à pénétrer
cette démarche étonnante.
Premier acte ;
Isabelle peint “sans trop y penser”, dit-elle. Se taire pour
écouter à travers la
couleur, l’étendue et le geste. Ne pas être
créateur mais passage pour une ontologie
secrète du monde. Deuxième acte ; la peinture est
décollée de son support,
arrachée à son premier lieu, soudain traversée de
la lumière comme du regard. Passer
de l’autre côté, devenir spectateur, s’en détacher
pour voir. L’œil découvre une
parcelle, un fragment authentique. Troisième acte ; la
peinture est
découpée, arrangée, dispersée,
déchirée, collée, retrouvée par la main du
sculpteur qui façonne, qui connaît l’importance du vide.
L’œuvre est enfin là,
parfaitement nue, libre de tout, comme elle devrait l’être.
Pourtant, il semble
que l’existence ne supporte pas tant de légèreté.
Rattrapée par sa matérialité,
l’œuvre cherche un support. Le dernier acte est une lutte contre le
temps qui
tire, qui distors et qui détruit. Il faut trouver à la
peau un corps qui la soutienne
tout en préservant son intangible liberté.
Équilibrisme sur un cadre. Peintures
suspendues dans le vide, agrippées à de la matière
pour durer plus qu’un
instant, trahissant la précarité de l’acte de peindre.
Dans les œuvres
d’Isabelle, ma sœur, il y a une histoire de famille, une origine qui
tonne à
travers les générations. Du côté du
père, il y a le murmure sourd de la terre
et de l’âme paysanne, taciturne tant elle est ancrée dans
la poésie du monde. Du
côté de la mère, il y la voix volubile de l’exil et
de l’art, elle aussi d’une
provenance ancienne, coulée dans le sang de la tribu. Se
rencontrent deux
mondes, un terreau épais et archaïque enrichis d’un sable
précieux et fertile. Sur
ce champ reçu en legs, croît un langage plein de finesse
et de force.
Mais l’œuvre n’est
entière que lorsqu’elle est montrée. A nous de voir et de
regarder. Ici, le
spectateur est aussi libre que la peinture. La figuration se fait
tangente à
l’abstraction. On invite notre imagination à jouer, à
discerner entre les
formes et la lumière une histoire, un paysage, une figure. La
tribu d’Isabelle
est ouverte, prête à accueillir l’étranger qu’elle
rencontre sur sa route.
C’est une horde en transhumance qui rêve de sa terre, emporte son
pays avec
elle. En avant du troupeau, marche la vache, génitrice entre
toutes, prodigieuse
entre toutes. Comme en toutes rencontres avec un peuple barbare, on est
d’abord
confus par ses mœurs obscures. Puis vient le temps d’habiter l’œuvre,
alors on aime
ses doutes et ses audaces, son langage et ses silences. Alors l’œuvre
devient
vraiment œuvre, et quelque part, dans les profondeurs de l’être,
s’opère le
prodige de la poésie.
Fany Humbert
mars 2006